Thierno Monénembo – Hourra à ceux qui partent à temps !

Tierno Monénembo (de son vrai nom Thierno Saïdou Diallo, né le 21 juillet 1947 à Porédaka en Guinée) est un écrivain guinéen francophone, lauréat du prix Renaudot en 2008.

CHRONIQUE. Nos chefs d’État ne nous donnent pas souvent l’occasion de les glorifier. C’est bien dommage, car il est bien plus agréable de jeter des fleurs au roi que de lui tresser une couronne d’épines.

 Pour une fois que des chefs d’État africains acceptent de partir, nous n’allons pas bouder notre plaisir. Alors, allons-y tout de suite et disons mille bravos à leur excellence Mahamadou Issoufou et Mohamed Ould Abdelaziz. À un moment où le navire Afrique prend eau de toutes parts, le président du Niger et celui de la Mauritanie nous offrent un somptueux cadeau : ils partent à la fin de leur mandat sans se faire prier. Pas de quoi fouetter un chat, me direz-vous. Dans les pays « normaux », c’est l’inverse qui aurait fait scandale. Mais on est en Afrique, où nos mortels de présidents aspirent tous ou presque à l’éternité des dieux.

Bravo  !

Oui, bravo, Excellences, mais entendons-nous bien : s’ils sont spontanés et sincères, nos applaudissements sont circonscrits. Ils se limitent à votre noble intention de respecter à la lettre la Constitution sur la base de laquelle vous avez été élus. Nous nous garderons bien de juger dans le fond le bilan de vos exercices. Nous laissons cette souveraine initiative à vos concitoyens. Aux Nigériens de noter la politique économique et la diplomatie de monsieur Issoufou. Aux Mauritaniens de dire s’ils sont satisfaits du taux de chômage et de l’état des routes que leur laisse monsieur Ould Abdelaziz.

Vous…

Chez nous, le peuple est si crédule, si réceptif aux mensonges et à la démagogie journellement distillés par les radios et les télévisions nationales que nous nous garderons bien d’en rajouter. Cette précision n’enlève d’ailleurs en rien la grandeur de votre geste. Vous avez pris une très bonne décision. Vous préservez votre pays du chaos qui guette votre famille, de la vindicte populaire, et votre personne, du ridicule. Vous quitterez le pouvoir la tête haute. Vous profiterez d’un repos bien mérité à l’abri du besoin, des poursuites judiciaires et des quolibets. Vous laisserez dans l’histoire l’image de patriotes soucieux de l’avenir de leur pays et de la stabilité de ses institutions. Vous resterez – quels que fussent vos faits et gestes antérieurs – dans la mémoire collective des hommes d’État avisés qui auront placé les intérêts supérieurs de leur nation au-dessus de leurs petites ambitions personnelles.

La raison perdue des ex-opposants

Je vous assure que, dans l’Afrique d’aujourd’hui, ce n’est pas rien. Beaucoup de vos homologues, parfois à un âge avancé, persistent à s’accrocher à leur fauteuil en dépit de la décence, du bon sens et de la raison. Certains, opposants de longue date, se sont dépêchés en arrivant au pouvoir de reproduire les schémas qu’hier ils reprochaient à leurs prédécesseurs : le népotisme, la corruption, la manipulation ethnique, la tentation morbide du pouvoir sans fin. Un ou deux ans au sommet de l’État, et voilà qu’ils manifestent les mêmes symptômes que l’héroïnomane : impossible de modérer la dose, impossible de décrocher ! Hélas, les toxicologues n’ont pas encore trouvé de remède pour ce genre de maladie. Et puis non, pour eux, c’est trop tard : rien, ni l’expérience du passé, ni les mises en garde des organisations internationales, ni les conseils des amis, ne leur fera retrouver la raison. Ils iront jusqu’au bout, quitte à sombrer corps et biens, quitte à y laisser l’honneur et la patrie.

C’est vrai qu’ayant très peu le sens de l’histoire rien ne les prédispose à en tirer la leçon. Ils auraient mieux fait de consulter Ben Ali et Moubarak, Dadis Camara et Blaise Compaoré, Omar el-Béchir et Bouteflika avant d’endosser le rôle risqué de l’usurpateur. Mais pourquoi ne s’inspirent-ils pas de Léopold Sédar Senghor, Alpha Oumar Konaré, John Kufuor ou Ketumile Masire  ? La retraite paisible des démocrates serait-elle fade à leur goût  ? La question mérite d’être posée.

 

Thierno Monénembo pour Le Point

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